mercredi 12 mars 2014

L'écran noir


Mon écran d’ordinateur est désespérément noir. Ou blanc. Peu importe. Il est vide. Je  n’arrive pas à coucher la moindre phrase. Le moindre mot. Manque d’idées ? Pas vraiment. Plutôt pléthore. Les sujets s’entrechoquent dans ma tête. Lequel traiter dans le magma d’informations et d’événements ?
Tout à mon flottement, je vois l’écran s’iriser graduellement d’une lumière verte, illuminant mon bureau d’un halo singulier. Le phénomène m’est devenu familier. Je connais la suite. Un bourdonnement sourd s’ensuit. L’écran s’assombrit quelque peu. Mes applications se referment. Mon extra-terrestre est en train de me contacter via mon ordinateur. Ce n’est pas sa première visite. Pourtant, je suis aussi excité qu’à la première fois. Des lettres s’affichent sur l’écran, puis des mots, puis des phrases.
Bonjour terrien.
Une question me brûle cette fois-ci les lèvres :
– Vous êtes en contact avec d’autres terriens que moi ? lui demandé-je pour la première fois.
Vous êtes quelques-uns dans ce cas. Nous étudions votre civilisation en vous observant. Je te contacte cette fois-ci pour corroborer nos études à travers ta perception de ce qui se passe en ce moment.
Je suis sidéré. Comment le simple terrien que je suis peut-il présenter autant d’intérêt pour une civilisation avancée du monde interstellaire ! Ou ne suis-je finalement que cette bactérie observée par d’éminents chercheurs à travers leurs microscopes électroniques ! Conscient de ma condition d’atome dans l’univers cosmique, je me plie aux expérimentations de mon chercheur et lui livre les tourments qui agitent mon monde infinitésimal :
– Vois-tu, dis-je à mon visiteur d’outre-atmosphère, je suis perplexe devant l’amas de sujets. Je ne sais lequel traiter dans ma chronique de cette semaine. J’ai pensé au début au 8 mars et à la fête des femmes. Or, j’ai déjà abordé ce sujet dans Les fleurs, ce sera pour un autre jour. Sauf à me répéter, je n’ai pas envie de reparler de l’hypocrisie des hommes envers les femmes. Ils les violentent verbalement, sexuellement, physiquement toute l’année, et leur souhaitent bonne fête un jour.
– Effectivement, dans certains pays, jusqu’à 70 % des femmes assassinées l’ont été par leur partenaire. Dans d’autres, une femme est tuée par son compagnon tous les trois jours. Partout, par-delà les frontières, la fortune, la race ou la culture, des femmes subissent des actes ou des menaces de violence. En temps de guerre comme en temps de paix, elles sont battues, violées, mutilées en toute impunité.
– Je voulais aussi parler de ce sentiment de perplexité devant une économie qui, par certains côtés présente tous les indices d’évolution dynamique, et par d’autres semble totalement figée.
Mon extra-terrestre ne réagit pas. Il m’écoute, ou plutôt… m’observe. Je me demande s’il ne serait pas en train de prendre des notes.
– J’aimerais parler de ce qui se passe en Ukraine et de l’onde de choc produite à travers le monde. Mais c’est encore trop chaud. J’attends que ça décante. C’est un phénomène nouveau. Un jour, des peuples se soulèvent comme un seul être pour mettre fin au pouvoir en place. Ça arrive de plus en plus fréquemment dans tous les continents, chaque fois qu’il y a un pouvoir despotique, sourd devant les aspirations de son peuple. Le monde évolue dans l’incertitude. Difficile de prévoir ce qui se passera dans les prochains six mois. Déroutant.
J’attends une réaction de mon extra-terrestre. Je n’en vois aucune. Je poursuis :
–  En fait, je suis perturbé par cet avion de la Malaysia Airlines qui a disparu avec ses 239 passagers. J’ai déjà voyagé avec cette compagnie. Ses équipages sont si courtois. J’ai séjourné à Kuala Lumpur. Les malaisiens sont d’une incroyable gentillesse. Je ne sais si cette disparition est un accident ou le résultat d’un acte terroriste. Auquel cas la race humaine est devenue folle. Ça m’a troublé et c’est pour ça que je suis perdu devant mon ordinateur, incapable d’écrire un mot. Je ne sais où va notre monde.
– Rappelle-toi ce que je t’avais dit, terrien. Votre planète est l’une des plus belles de l’Univers. Riche, généreuse, fascinante. Votre espèce est douée. Vous avez fait de grands progrès. Malheureusement, vos systèmes politiques sont à revoir. Quant à vous, vous ne songez qu’à posséder et accumuler, et non à vivre dans l’équilibre, par la modération et le partage. Vous consommez de façon effrénée, sans penser à régénérer la planète qui vous nourrit. À ce rythme, vous allez vers l’extinction. Maintenant, entre les désordres sociaux qui éclatent ici et là, les politiques aventuristes de certains de vos leaders, et les actes de terrorisme qui emportent des victimes innocentes, il semble que votre planète soit atteinte de folie.
– Dis-moi, tu ne m’aides pas là ! Tu ne fais que compliquer ma tâche ! Je ne sais plus de quoi parler maintenant…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase. Mon écran a repris sa couleur… toujours aussi noir.


Rida Lamrini - 12 mars 2014