jeudi 18 octobre 2012

Les chevaliers de l’infortune


Dans son village aux confins du pays, Khadija ne songeait qu’à aller en ville pour se faire une place au soleil et échapper au dénuement. Les longues heures passées devant un métier à tisser déglingué ne lui rapportaient qu’un revenu de misère. Des dizaines et des dizaines de tapis avaient quitté ses mains et fini dans des maisons qu’elle ne connaît pas, à des prix dont elle n’a pas idée. Elle aspirait à avoir un jour un atelier moderne, pour donner vie aux broderies qui peuplent ses rêves, fonder un foyer et maîtriser sa destinée.

Un jour, ils arrivèrent. Surgis de nulle part. L’espoir plein les yeux. L’argent plein les mains. Oh, pas des montagnes. Juste de quoi combler les besoins modestes de ceux et celles que les portes hermétiques de la finance ambiante avaient jeté dans les griffes des usuriers. De petits montants à qui veut réaliser ses projets, concrétiser ses rêves. Des rêves d’activité productive. Pour améliorer ses revenus. Pour une vie meilleure. Femmes d’honneur et hommes d’engagement, dédiés pour autrui, les nouveaux venus avaient choisi de donner une part d’eux-mêmes, de consacrer de leur temps, d’offrir de leurs ressources à celles et à ceux que le destin a oublié d’en doter pour une vie décente.
Très vite, Khadija se lia d’amitié avec eux. Ils l’écoutèrent, la conseillèrent, lui apprirent à gérer une petite caisse.  Elle leur emprunta une petite somme pour équiper son atelier et acheter des fils pour ses tapis. Ils l’assistèrent lors des premières ventes. Les uns après les autres, les tapis quittaient ses mains et prenaient le chemin de la ville. Elle remboursa son premier prêt et contracta un autre. Un peu plus élevé. Puis un autre, puis un autre. Son atelier grandit. Encore. Et encore. Certains de ses tapis s’envolaient pour l’étranger. Bientôt, une vingtaine de filles la rejoignirent. L’atelier était devenu une ruche. Aujourd’hui, elle est loin la femme hantée par l’idée de quitter son village pour aller vivre en ville. Elle a fait place à une chef d’entreprise. Bientôt chef de famille.
Des Khadija qui gagnent sont nombreuses. Leurs histoires de battantes sont méconnues. Demandez-leur comment leurs vies changèrent pour le meilleur. Elles vous diront qu’il est bien heureux celui dont le chemin a croisé celui des bénévoles de la lutte contre la pauvreté. Heureux celui qui a côtoyé ces militants discrets. Sans souci de rétribution, sans attente de reconnaissance, simplement mus par le désir d’atténuer les difficultés de leurs prochains et de les arracher aux griffes de la misère. Par leur nombre à travers le pays, dans toutes les couches sociales, ils sont le souffle profond qui maintient les liens invisibles d’une chaîne de solidarité humaine malmenée par les turbulences d’un siècle en proie aux pulsions de l’individualisme matérialiste.
Heureux celui qui eut le privilège de connaître ces êtres dévoués à la cause des démunis. Vous les rencontrerez dans les ksars reculés de la vallée de l’Oued Draa, dans les villages dissimulés des oasis du Tafilalet, dans les hameaux accrochés aux flancs des montagnes de l’Atlas. Vous les reconnaîtrez dans les meetings, les assemblées et les conseils des associations de développement. Vous les verrez dans les hautes sphères du pouvoir, dans les bureaux austères des administrations, dans les espaces fonctionnels des bailleurs de fonds, dans les cabinets cossus de la haute finance.
Peu connaissent leurs merveilleuses histoires. Nul n’a rapporté à la lumière leurs formidables contributions. Nul n’a fixé dans des images leur cheminement discret. Nul n’a décrit par des mots leur mobilisation exemplaire. Aux côtés de ces femmes et de ces hommes admirables, vous serez gagnés pas la foi profonde qui les anime. Vous serez comblé par la richesse intérieure de leurs cœurs. Vous connaîtrez la satisfaction que procure le don de soi. Vous serez gratifié par la joie de voir des horizons lumineux s’ouvrir, transcendé de faire reculer les ténèbres de la misère, de l’analphabétisme, du désœuvrement. Vous resterez marqué, comme ils ont marqué les populations qu’ils ont aidées à retrouver les chemins de la dignité.
Vous vous sentirez béni d’avoir été sur le chemin de ces chevaliers partis en croisade contre l’infortune des autres.

Rida Lamrini - 17 octobre 2012 



Horizons d’espoir

– Comment va le monde ? lancé-je à la jeune fille venue nous rendre visite.
Saida a quitté jeune sa famille et sa petite ville aux portes du désert et s’est rendue à Casablanca, comme nombre d’enfants du sud du pays, l’espoir plein les yeux, pour se faire une place au soleil.
– Il n’y a que des problèmes dans le monde, répond-elle d’un ton bougon.
Je faillis tomber à la renverse. Sa répartie m’a pris au dépourvu. Je la regarde longuement, ne sachant que penser. Puis, connaissant son caractère bougon, je finis par pouffer de rire. Je n’ose penser qu’elle parle sérieusement, elle la jeune brunette toute coquette, en pleine lune de miel, qui vient tout juste de trouver un appartement pour abriter son nid. Ses propos ne peuvent émaner d’une personne à la fleur de l’âge, qui a encore toute la vie devant elle. Je persiste :
– Sérieusement Saida, que penses-tu de la vie en ce moment ?
– La vie n’est qu’une série de difficultés, répond-elle du tac au tac, sans même me regarder.
Je perds l’envie de rire. Saida semble sérieuse. Quand une fille du peuple parle ainsi, il faut se poser des questions. Je n’insiste pas et me réfugie dans les journaux du matin.
Mal m’en a pris. Je tombe sur l’enquête nationale sur le bien-être menée par l’institution officielle des statistiques. Le titre résume l’article : « Un citoyen sur deux est insatisfait de ses conditions de vie ». Tout ou presque est source d’insatisfaction. Logement, revenu, emploi, santé…. Mais, y a-t-il besoin d’une enquête pour confirmer ce qui saute aux yeux ? Je poursuis la lecture pour voir jusqu’où ira le jargon officiel pour décrire le quotidien du citoyen lambda. Je ne suis pas déçu. Tout y passe. Logement, 50% d’insatisfaits. Porte-monnaie, 91,5% pestent contre leur salaire. Santé, 70% de mécontents. Enseignement, 85% de dépités.
Plus grave encore. J’ai toujours pensé que les gens rentrent chez eux pour se réfugier dans le havre de paix familial. Erreur ! L’institution officielle m’apprend qu’à peine une personne sur cinq a cette chance. Même en famille, en ville ou à la campagne, les gens sont mal dans leur peau. Dans le plus beau pays du monde !
J’abandonne l’article et glisse vers le reste, avide de connaître l’avis des politiques. Je suis vite édifié. Pas le moindre commentaire, pas la moindre réaction. Le néant. Comme s’ils n’étaient pas concernés. Une page plus loin, je retrouve mes politiques. Mais… nulle trace de programme économique, de projet de développement, de vision de société, de réformes structurantes. Trop occupés à se bouffer le nez. Le journal regorge de jérémiades, d’insultes, d’accusations. Un politique a parlé un jour de chamailleries de femmes dans les bains publics. J’ignore de qui il parlait. Mais cette sortie mémorable qui, en son temps, a non seulement heurté la sensibilité de la moitié de la population, mais révélé la vision sociétale de son auteur, s’applique exactement au champ politique.
Et puis, à bien y penser, qui compensera tous les insatisfaits pour les difficultés de la vie qu’ils endurent ? Leur situation n’est pas due au hasard ! Elle résulte bien de la gestion des hommes ! Ces politiques, ces élus et autres qui ont assumé la responsabilité de la gestion de la chose publique en leur nom ! Ceux-là mêmes qui persistent à s’agripper à leurs postes, comme si leur vie en dépendait ! Ou faut-il se résoudre à admettre qu’un peuple est lui-même responsable de ses conditions de vie, selon l’adage qui dit qu’il n’a que les politiques qu’il mérite ?
Je regarde Saida. Connaîtra-t-elle un jour son droit au bonheur, elle et les milliers de jeunes filles qui louent leurs bras pour une vie décente en retour ? Comment y croire encore quand, hélas, les polémiques font office de discours, quand l’avidité du pouvoir tient lieu de programme socio-économique, et quand l’intelligence semble avoir indéfiniment déserté le champ politique.
Faut-il attendre que l’insatisfaction cède la place à l’indignation pour que des citoyens visionnaires émergent enfin, investissent la politique, la nettoient des sangsues qui s’y accrochent, et offrent aux milliers de Saida, et à une population en souffrance, les horizons d’espoir auxquels elles aspirent ?
– Dis-moi Saida, penses-tu que… ?
Je me retourne vers la jeune fille avant de poursuivre ma phrase. Elle a disparu, sûrement repartie gagner sa vie à la force des bras. Elle n’a pas le temps de spéculer sur des espoirs incertains.

Rida Lamrini - 10 octobre 2012