mercredi 25 août 2021

Je me souviens… The sweet sixties

Extrait du roman "Tant que je peux te dire je t'aime"


La caserne était calme, le parc désert. Les rayons du soleil se faufilaient entre les feuilles des arbres. La chaleur de juillet poussait les créatures vers la pénombre. J’étais assis sur un banc sous un arbre, dans le parc abritant l’alignement des maisons d’officiers de la garnison. Mes neveux jouaient non loin, heureux d’être en vacances. Mon frère allait bientôt rentrer pour le déjeuner. Il commandait la caserne. Je n’en étais pas peu fier.

J’étais fébrile. Demain je connaîtrais mon baptême de l’air. Pour les miens, j’allais à Paris passer les épreuves orales d’accès aux grandes écoles d’ingénieurs après avoir réussi les examens écrits. Pour moi, j’irais retrouver mes condisciples hippies.

J’avais ouvert mes yeux d’adolescent sur la philosophie hippie, comme Obélix était tombé dans la marmite de potion magique à sa naissance. Nous voyions le monde sans pays ni frontières. Nous vivions la révolution menée par Bill Haley, Chuck Berry, Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Buddy Holly, Rudy Valens, Little Richard, Eddie Cochran. Je chantais Bob Dylan, fredonnais Joan Baez, planais avec The Doors, vibrais aux riffs d’Eric Clapton. Je criais She Loves You, Yé Yé Yeah ! Je dansais aux cuivres de Aretha Franklin, Percy Sledge, Chubby Checker, Wilson Pickett, James Brown, Otis Redding. Peu savent que notre mouvement était nommé d’après le vocable africain hip, dérivé du wolof hipi, qui signifie ouvrir ses yeux. Je portais ses apparats, arborais ses signes. Ma chemise était ornée de fleurs, mon pantalon avait des pattes d’éléphant, ma chevelure tombait sur mes épaules, au grand dam de mon frère, officier militaire, et d’une société qui nous avait affublé de scarabées à cause de notre chevelure qui ne cessait de s’allonger, symbolisée le mieux par The Beatles.

Baby-boomers idéalistes, nous suivions Timothy Leary, Ken Kesey, chantres de la contre-culture hippie, la sexualité libre, la musique psychédélique. Nous rejetions traditions, ordre établi, société de consommation. Nous étions ouverts à d’autres cultures, d’autres perceptions sensorielles. Nous voulions vivre libres, authentiques. Nous rêvions d’amour, compassion, entraide, bonheur, humilité, empathie. Nous rejetions l’égoïsme, l’orgueil, l’envie, la guerre. Nous voulions un monde où la religion ne divise pas les hommes, mais réunit les âmes. Un monde où l’on vaut par son concours au bien-être de sa communauté, sans être discriminé pour sa peau, son ethnie, sa religion, son sexe. Un monde que Thomas Jefferson avait défini en 1776 : Tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement.

En ce juillet 1969, ­­­­­­­­­­­­­­­­­je voulais juste vivre le bonheur décrit par John Lennon : Quand j’avais 5 ans, ma mère me disait que le bonheur était la clé de la vie. À l’école, ils m’ont demandé ce que je voulais être quand je serai grand. J’ai répondu "heureux". Ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question. J’ai répondu qu’ils ne comprenaient pas la vie.

Mon frère Abdallah arriva. Nous passâmes le reste de la journée à préparer mon voyage. Mes neveux virevoltaient autour de moi, fiers de voir leur oncle devenir le premier ingénieur de la famille. Fatma, leur tendre maman, m’aidait à faire ma valise, me conseillait sur comment me prendre en charge, moi qui avais toujours vécu dans les internats. Mon frère s’assurait que j’avais mes documents et mon argent, me soufflait les astuces pour vivre à Paris.

Cette nuit-là, une Caravelle décollait de Casablanca, m’emmenait vers Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Le soir suivant, je communiais avec mes coreligionnaires dans les boîtes de la rue Mouffetard aux sons de la pop et soul music. Quelques jours plus tard, je traversai la Manche et, en compagnie de Mhamed, un être cher qui a marqué de façon indélébile mon séjour chez les britishs, je traînai dans les bars underground de Carnaby Steet, aux sons de The Stones, The Small Faces, The Who, The Beatles. John et Paul m’ensorcelaient avec A Hard day’s night. Jimi Hendrix, Joe Cocker, Richie Havens m’entraînaient dans la magie de Woodstock. Peu importe if I can’t get no satisfaction. Pèlerinage ultime, je rêvais de répondre à l’invitation de Scott McKenzie :

 

If you’re going to San Francisco,
Be sure to wear some flowers in your hair,
You’re gonna meet some gentle people there. 

Depuis, je suis habité par la ferveur du Peace and love de ma jeunesse, aspiration éternelle à un monde d’amour.

Aujourd’hui encore, pour débarbouiller de couleurs l’affligeante grisaille de la réalité, je puise avec mes pinceaux dans la palette arc en ciel de l’utopie hippie, pour peindre un monde où les hommes accèdent au bonheur évanoui des sweet sixties.