mercredi 25 décembre 2019

M’as-tu vraiment aimé un jour ?

Ce soir, le ciel tonne. Un orage se prépare. C’est rare dans la région en fin d’été. Rayan se réfugie dans sa chambre, éteint la lumière, s’endort. Au cœur de la nuit, il est réveillé par les zébrures des éclairs qui déchirent les ténèbres, inondent brièvement la chambre d’une lumière aveuglante. Des grondements secouent la maison comme le feraient les spasmes d’un tremblement de terre. Les gouttes d’une pluie torrentielle crépitent sur les vitres comme le grésillement d’un fil électrique mal branché.
Il a perdu le sommeil. Comme entré dans une résonance avec lui, l’orage fait écho à la tristesse de son âme. L’eau tombe du ciel comme ses larmes coulent de ses yeux. L’atmosphère vibre sous l’effet des roulements du tonnerre, au rythme des battements de son cœur oppressé. L’orage sévit sur Cap de l’eau, comme la tourmente agite son être. Étrangement, la furie de la nature atténue son chagrin. En lui-même, il se parle, lui parle, parle à la femme qu’il ne verra plus jamais.

Je t’ai aimée comme je n’ai aimé nulle femme avant toi. Je t’ai aimée comme je ne pense aimer nulle autre après toi. Je me suis donné à toi. Je t’ai donné mon cœur, mon corps. Je t’ai offert mon âme, ma vie. J’ai aimé ta joie de vivre, ton rire, ton insouciance. Je t’ai aimée… parce tu m’as fait sentir que j’étais un homme. J’ai voulu garder ce sentiment à jamais, en te gardant près de moi. Tu en as voulu autrement.
Ce soir, le lit qui a abrité nos amours sert de litière à mes souffrances. Les questions s’entrechoquent dans ma tête. Es-tu consciente de ce que tu es devenue ? Ne regrettes-tu pas nos belles années ? Je ne suis pas l’homme idéal. Es-tu la femme parfaite ? Nous avons nos différends. C’est normal. Je ne peux pas les assumer seul et te servir d’exutoire.
Je garde mon chagrin en moi. Je porte ma croix la nuit, affiche ma dignité le jour. Je n’ose chercher le réconfort dans d’autres bras.
En partant, tu as pris avec toi le plus beau, le plus divin, le plus merveilleux des mots. Tu as pris avec toi "Je t’aime". Un mot magique que je ne pourrais plus dire.
Mais toi, m’as-tu vraiment aimé un jour ?

Extrait de "Tant que je peux te dire je t'aime"

Roman de Rida Lamrini
Bouznika, 06 février 2020

Coup de foudre

Une demi-heure plus tard, Rayan arrive au pied-à-terre de Naima. Dans ce lieu où il n’est que de passage, il se sent étreint par le vide et la solitude de l'endroit qui font écho à la fêlure qui a lézardé sa vie. Il entend un bip.
Dina : Café One love, à Mohammed Abdou, quartier Palmiers.
Est-ce le fait de voir cette dernière, ou de ne pas rester seul, mais il jubile à l’idée d’avoir échappé à ce qui allait être une morne soirée. Il arrive à One Love en avance. Des clients, disséminés ici et là, accentuent la sensation d’endroit désert. Il s’installe dans un coin où il a une vue panoramique sur la rue. Il la verra venir. En attendant, il se demande si Dina sera une aventure éphémère ou une future compagne de vie ? Saura-t-il la courtiser, ou agira-t-il tel un lycéen à sa première escapade ? Il cesse de s’interroger à la vue d’une silhouette gracile qui s’approche sous les lampadaires.
Elle s’assoit devant lui, gênée d’être observée. Sobre et élégante, elle porte un pantalon bleu nuit, un chemisier blanc gris sous un veston doux gris ouvert à motif chevron. Un foulard bleu céleste ponctue l’ensemble. Fasciné par son allure, rivé sur son visage, prisonnier de son regard, il est subjugué par son charme. Il s’évade sur ses joues carrées, se promène sur sa bouche plantureuse, revient à la douceur de ses yeux. Son tréfonds vibre à son sourire.
Sans qu’ils aient échangé un mot, ils sentent un courant les parcourir, comme s’ils voulaient jouir en silence de ce moment fugace. Leurs mains posées sur la table avancent insensiblement l’une vers l’autre, se touchent, se croisent, échangent une chaleur, cherchent un être à étreindre. Leurs yeux se parlent. Leurs cœurs battent à l’unisson.
Dina songe à ce qui lui arrive. Elle en a rêvé, l'a imaginé, l’a désiré, ne l'a jamais vécu. Ce soir elle le touche des mains. Elle est heureuse. Cela lui suffit. 
Rayan est ivre. Une femme autre que Amira occupe ses pensées. 
Ce soir, ils tutoient les étoiles. Vivent-ils un coup de foudre ?

Extrait de "Tant que je peux te dire je t'aime"
Roman de Rida Lamrini
Bouznika, 25 décembre 2019

samedi 21 décembre 2019

Réflexion de romancier

Derrière le côté chimérique de la fiction se cache toujours une part de vérité. Un roman est presque toujours autobiographique, puisque l'auteur raconte son histoire à travers le prisme de ses sentiments et de sa sensibilité.
Pour construire des personnages intéressants, l'auteur a besoin d'être en empathie avec eux. Il est tour à tour chacun de ses héros. Comme la lumière blanche qui traverse un prisme de verre, il se diffracte en chacun de ses personnages.
Tout compte fait, ce n'est pas ma conception du roman. Je ne vais pas imposer mes états d'âme à mes lecteurs. L'écriture n'est pas une thérapie.
L'écriture c'est d'abord un travail d'imagination. C'est vivre d'autres vies, créer des personnages, des univers, des mondes imaginaires.
C'est travailler sur les mots, polir une phrase, trouver un rythme, une respiration, une musique.
L'écriture n'est pas faite pour guérir. L'écriture ça fait mal, ça ronge, ça obsède.

Arthur Costello
Personnage de Guillaume Musso
L'instant présent

Bouznika, le 21 décembre 2019

jeudi 19 décembre 2019

Charme de femme

Le charme de Dina est souligné par une discrète élégance, émanant d’un raffinement naturel. Cet alliage consommé de la beauté et de la grâce n’impose cependant pas au regard, tant il découle de la coquetterie d’une femme qui a su transcender sa fraîcheur juvénile en une suave féminité et une vibrante sensualité. Son goût délicat se révèle dans le choix des couleurs pastel de ses tenues qui, dans une parfaite concordance, revêtent la blancheur exquise de sa peau et font écho à la teinte flavescente de ses cheveux.
Aujourd’hui, elle porte un chemisier rose poudré sous une veste spencer et un pantalon bleu marine. Des escarpins bleu-sombre complètent l’harmonie d’ensemble. Une rangée de perles de culture souligne la délicatesse des courbes de son cou. Des boucles d’oreilles bouche trous à dominante fuchsia font écho à son chemisier. Son rose aux lèvres et le fard à paupières estompé posent la signature finale à l’ode que la coquette Dina compose chaque matin à la déesse Élégance.

Extrait de "Tant que je peux te dire je t'aime"
Roman de Rida Lamrini

Bouznika, 19 novembre 2019


lundi 18 novembre 2019

Marrakech Express

Extrait du roman "Tant que peux te dire je t'aime"

Du haut des collines traversées par l’autoroute, Rayan aperçoit au loin Marrakech enserrée dans la brume. De leur hauteur, les monts majestueux de l’Atlas veillent sur la quiétude d’une des dernières oasis avant le Sahara. Un sentiment confus le saisit. Il a été partout dans le monde, atterri à bien des endroits, visité moult pays, séjourné dans nombre de villes. Seule Marrakech, sa ville natale, émerge à chaque fois différente de son écrin. Est-ce parce qu’il ne s’y rend plus souvent ? Ou en raison de l’événement de ce soir ?
Les souvenirs défilent. 
Une jeunesse heureuse auprès de sa grand-mère Mahjouba, son oncle maternel Ahmed et sa sœur Zineb. Trois êtres merveilleux qui l’avaient recueilli à la naissance, avaient comblé d’amour en l’absence de parents pressés de divorcer au bout de trois mois de mariage, apporté une tendresse dont il n’arrive pas à retrouver la douceur. 
Les matinées d’hiver. Tel un lézard, avec les enfants du quartier Riad Elarous, il cherchait la chaleur du soleil pour jouer aux billes et mener les duels de toupies. Il passait les après-midis à la place Djemaa El Fna, se baladait dans la médina jusque tard le soir, peu soucieux des remontrances de son oncle à son retour à la maison. 
Son départ au Lycée Militaire de Kénitra mit fin à cette insouciance, laissant son oncle déchiré par la séparation.
Devenu hippie, il vit Marrakech, au même titre que San Francisco, Goa, Katmandou, ou Ibiza, devenir pour son grand bonheur une Mecque des chantres du Peace and Love : Brian Jones, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Keith Richards qui fuyaient le puritanisme et le consumérisme effréné de leurs sociétés, et venaient y vivre d’autres expériences.
Graham Nash, chanteur du groupe britannique The Hollies, à l’instar des Rolling Stones et Led Zeppelin, s’envole au Maroc pour une aventure de laquelle il ramène Marrakech Express, une chanson inspirée par son voyage en train de Casablanca à Marrakech. Devant l’indifférence des Hollies, il la garde pour lui. En 1969, il les quitte et fonde avec David Crosby et Stephen Stills, auteurs-compositeurs-interprètes, le supergroupe américain Crosby, Stills & Nash (CSN). Il inclut sa chanson dans leur premier album. Le titre grimpe à la 17ème place de l’US Billboard, devient un hit de Woodstock en 1970, et seul tube de CSN dans le TOP 20 anglais.
Au loin, Rayan aperçoit la voie ferrée. Un train file vers Marrakech. Il imagine Graham Nash, après s’être ennuyé en première classe en compagnie de bourgeoises américaines, déménager à la troisième classe, auprès de gens qui cuisinent des repas sur des poêles parmi les poulets et les chèvres. Il trouve cela fabuleux. Marrakech Express était née.
La génération de Rayan et Graham se sentait libre, avec un avenir devant elle qu'lle voulait saisir. Le Maroc bouillonnait. Léo Ferré allait en boîte à Casablanca, Brel donnait des spectacles à Rabat. Les hippies étaient une bouffée d’air frais, les libérateurs d’une société sclérosée. 
Parvenu à la ville rouge, Rayan songe aux week-ends qu’il y passait avec Amira et ses enfants. De ces jours heureux, il ne reste que vagues réminiscences. Il roule au milieu d’une circulation paisible et anarchique, reflet du caractère joyeux et désinvolte des habitants. Voitures, charrettes, bicyclettes, cyclomoteurs occupent la chaussée, s’agglutinent au feu rouge, se précipitent lorsqu’il passe au vert, se fraient un chemin dans un indescriptible capharnaüm. 
Marrakech s’est métamorphosée. Elle a poussé comme un champignon. La médina enserrée dans ses remparts et l’élégant quartier Guéliz bâti au début du siècle dernier par les français se sont fondus dans un foisonnement urbain qui, par miracle, a préservé l’âme de la ville, lui a conféré une empreinte en symbiose avec son cachet séculaire.
*
Du magma d’impressions qui fourmille dans sa mémoire, Rayan retient les images de sa jeunesse, comme s’il ne pouvait percevoir sa ville natale qu’à travers ses yeux d’enfant. Peu pressé d’arriver à destination, il appelle sa sœur, lui annonce son arrivée. Meryem lui indique son adresse. Elle l’attend devant l’immeuble. Elle court à sa rencontre. Il s’extrait de sa voiture. Elle se jette sur lui, l’entraîne à l’intérieur. Dans l’ascenseur elle lui annonce :
– Nora est là. Nous sommes heureuses de te revoir !
– Elle m’a invité pour ce soir. De quoi il s’agit-il ? 
– Elle fête le mariage de sa fille Sarah et Salim et leur nouveau-né. Allez rentre ! dit-elle en ouvrant son appartement. 
– Mon Dieu ! dit Nora en le voyant. Il y a une éternité qu’on t’a pas vu ! ajoute-elle dans une longue embrassade. 
– Comment ça se passe à Marseille, demande-t-il.
– J’ai déménagé à Martigues. 
– Tu vis en France depuis combien de temps ? Vingt ans ?
– Vingt-cinq ans mon cher ! Le temps passe vite.
– Vous êtes occupées. Je vous laisse à vos préparatifs. Je vais m’installer à l’hôtel. Je vous rejoindrai plus tard.
– Pas question ! dit Meryem. Tu dors ici ! Reste avec nous !
Il se plie de bon gré à la volonté de sa sœur. Elle l’installe dans la chambre d’amis et, avec Nora, retourne aux préparatifs de la soirée. Il prend une douche, s’habille pour la soirée, s’installe dans un coin du salon, attend le signal de ses sœurs pour se rendre à la soirée.
*
21 heures. Rayan et ses sœurs s’apprêtent à entrer dans la villa où a lieu la fête. 
– Rassure-toi, dit Nora en le voyant hésitant. J’ai invité juste nos frères et sœurs, les tantes, les cousines, la maman de Salim et ses enfants. Trente personnes environ.
Ses sœurs Wafa et Laila accourent, l’étreignent. Said Son frère se joint aux embrassades. Loubna sa nièce l’enserre, suivie de Najia sa belle-sœur, Maria sa nièce, les enfants, les maris, les femmes, les neveux. La nostalgie s’efface devant l’émotion de revoir les siens. Il réalise combien, marié, ses rapports avec ses proches s’étaient distendus au fil du temps, alors que sa belle-famille était omniprésente dans sa vie, que ses enfants étaient proches de leurs oncles maternels.
Les musiciens entament un air. La salle s’anime. Les corps se trémoussent. Un couple s’avance, salue de la main les convives qui applaudissent. Les negafates, habilleuses de la mariée et maîtresses de cérémonie, installent Sarah et Salim dans un canapé au fond de la salle.
Rayan a une sensation étrange. Ni mal-être, ni allégresse. Un vague à l’âme, une lassitude de s’opposer au destin, le bonheur d’être avec ses proches. Il les embrasse, les serre contre lui, jubile de voir leurs enfants, lui qui a perdu les siens.
Il s’assied près de Loubna, jette un regard circulaire, s’arrête sur Sarah. Elle a un visage d’ange. Elle est belle dans son caftan blanc nacré, son diadème en or, ses bijoux scintillants, son charme rayonnant. Elle a embelli depuis leur rencontre dans un café du vieux port à Marseille.
Elle est la princesse de la soirée. Il l’admire. Elle lui fait un signe, appuyé par un sourire. Il se lève, se dirige vers elle. Parvenu à son niveau, il se penche, l’embrasse. Elle lui passe son bras autour du cou, le serre contre elle. Une émotion le saisit. Né dans ses tripes, l’émoi noue sa gorge, éjecte des larmes de ses yeux. Il se relève, s’éloigne vers la sortie. Wafa et Meryem le rejoignent.
– Ne vous inquiétez pas, leur dit-il. Ce sont des larmes du bonheur d’être avec vous. Je suis en train de renaître parmi vous.
Attendries, elles le cajolent, le réconfortent. Il ne peut leur avouer sa tristesse. Le bonheur retrouvé aiguise la douleur causée par la disparition de ses enfants. En vidant ses larmes, il se libère de la solitude qui l’enserre, qu’il s’évertue à ignorer, se croyant plus fort que le vide laissé par l’absence de ses enfants.
Il se ressaisit, sèche ses larmes, se blottit contre elles. Le bonheur ne peut être total. Il lui faut accepter ce que le destin veut bien lui offrir. Reconnaissant à Nora d’avoir réuni la famille, sublimé par l’éclat de Sarah, réconforté par l’amour de sa famille, il savoure l’enchantement du moment. 
Il a retrouvé les siens. Il s’est retrouvé. À Marrakech, sa ville natale.


Extrait du roman "Tant que peux te dire je t'aime"

Rida Lamrini

Bouznika le 18 novembre 2019

mardi 15 octobre 2019

Fantasme d'un soir

Il fait sombre. Après des hésitations, elle monte l’escalier. Elle ne s’est jamais aventurée ainsi avec un homme. L’ascension est interminable. Là-haut, dans une chambre faiblement éclairée, elle s’offre à celui qui lui a redonné vie, et envie. 
Ses mains l’enflamment. Ses caresses ravivent ses artères. Ses étreintes, vagues puissantes, l’emportent dans une enivrante sensualité. Ses baisers font fondre ses dernières résistances. Tendres et ardents, ils font suinter l’amour de ses pores, porter ses sens à l’incandescence. Elle est haletante, ne se maîtrise plus. Elle s’est offerte. Elle est une offrande sur l’autel de l’amour. Elle est entre les mains de Chedsounéfertoum, grand prêtre de Ptah, procédant au sacrifice final dans le temple de l’antique Memphis d’Égypte.
Une onde irradie de son tréfonds, affleure sous sa peau, déferle dans ses veines, se propage dans son corps, s’évanouit dans ses courbures. Elle s’élève dans les volutes éthérées de l’amour, frappe aux portes de l’empyrée, se fond dans l’élément igné de la sphère céleste. Brûlée, consumée, elle redescend lentement vers l’insipidité du monde terrestre. 
Un corps s’est glissé dans son lit, pelotonné dans son dos. Sa fille s’est blottie contre elle.


Extrait de "Tant que je peux te dire je t'aime"
Rida Lamrini
15 octobre 2019

jeudi 1 août 2019

Un jour - sept ans plus tard

Un jour, après avoir été choyé par la vie, vous vous réveillez sous un firmament débarbouillé de gris. Après vous être évadé dans l’éther azuré, vous retrouvez une voûte céleste obscurcie. Après vous être baigné dans la lumière du jour, vous sombrez dans les ténèbres de la nuit.
Un jour, l’être cher que vous serrais contre vous s’évanouit de votre vue. Les enfants qui éclairaient votre foyer s’envolent de votre vie. Les proches qui partageaient vos émotions désertent votre existence.
Un jour, après avoir bu des calices de l’existence, vous êtes saisi d’une soif inextinguible. Après avoir mordu dans une vie trépidante, vous sombrez dans une morne platitude. Après avoir vécu des nuits enivrantes, vous revenez à une trivialité insipide.
Un jour, après avoir vogué sur toutes les mers, vous vous retirez dans une île isolée. Après avoir volé dans les cieux, vous arpentez les chemins de traverse. Après avoir exploré les lointaines contrées, vous fondez dans un désert infini.
Un jour, après avoir poursuivi vos rêves fous, vous vous figez devant la navrante réalité. Après avoir couru après le lustre de la gloire, vous vous résignez à une sinistre opacité. Après vous être élevé vers les horizons lumineux, vous rechutez dans les noirceurs de l’obscurité.
Un jour, après avoir goûté au bonheur, vous le voyez filer entre vos doigts. Après avoir joui des délices de la félicité, vous regoûtez aux affres de l’adversité. Après avoir plané dans l’euphorie, vous retombez dans l’infortune.
Un jour, après avoir dressé les piliers de votre vie, vous les voyez fondre irrémédiablement. Après avoir sécurisé votre pitance, vous la voyez se tarir inexorablement. Après avoir sanctuarisé votre existence, vous la voyez se consumer inexorablement.
Un jour, après avoir érigé des édifices, vous doutez de leur solidité. Après avoir construit des monuments, vous questionnez leur finalité. Après avoir élevé des bâtiments, vous vous interrogez sur leur utilité.
Un jour, après avoir tant vécu, vous doutez de la vie.
Après avoir tant adoré, vous vous résignez à un monde sans amour.
Après avoir tout perdu, vous êtes étonné de ce que vous avez gagné.
Après avoir tant donné, vous êtes frappé par l’ampleur de ce que vous avez reçu.
Après avoir tant conquis, vous évaluez le peu qui vous est resté.
Après avoir tant couru, vous admettez que vous avez poursuivi des chimères.
Après avoir tant acquis, vous mesurez la futilité des biens amassés.
Après avoir tant souffert, vous découvrez l’invincible force que vous êtes devenu.

Ce jour-là, peut-être, finirez-vous par réaliser ce qui importe le plus dans votre vie.


Rida Lamrini

Bouznika, le 18 septembre 2019
Ce texte est une révision
de la version publiée
le 21 novembre 2012


dimanche 7 juillet 2019

La Recherche montre en main : Hicham Lamrini


En 2017, Hicham Lamrini terminait sa 3ème année de doctorat à l’Institut des maladies génétiques (Imagine) à l’hôpital Necker Enfants Malades.
Son travail a porté sur l’identification des gènes responsables de déficiences immunitaires héréditaires, permettant par la même occasion de comprendre le rôle de ces gènes en situation normale, et aux médecins une meilleure compréhension de la maladie rare de leur patient.

L'interview : 
Dans mon laboratoire de recherche, nous recevons les prélèvements des enfants qui souffrent de maladies orphelines. Nous essayons de comprendre les causes génétiques de ces maladies rares afin d’aider les médecins au rez-de-chaussée à prescrire le bon remède.
Par ailleurs nous menons des travaux de recherche fondamentale. Ma recherche consiste en l’identification et la caractérisation des gènes mutés responsables des déficits immunitaires héréditaires
Un petit rappel. Un gène c’est le support de l’information génétique sous forme de code qui aboutit à la synthèse d’une protéine, la protéine étant cette macromolécule biologique qui participera au fonctionnement d’une cellule. Par exemple, une protéine pourrait être importante pour la structure ou à l’aspect d’une cellule qui pourrait être une enzyme nécessaire pour le métabolisme ou l’homéostasie cellulaire. Faut bien qu’une cellule mange, se débarrasse de ses déchets, se multiplie, etc…
Une protéine peut être aussi dans la signalisation cellulaire. Eh oui, les cellules se parlent entre elles, de façon très complexe, mais elles s’entendent bien entre elles fort heureusement. Ainsi, la cellule saura si elle doit se spécialiser, proliférer, bouger, appeler à l’aide. Une mutation délétère affectant la fonction d’une protéine pourrait avoir de lourdes conséquences au niveau de la cellule, éventuellement au niveau du système immunitaire. Quant au déficit immunitaire auquel on s’intéresse chez les patients, ce sont des troubles de la production d’anticorps. Une des manifestations cliniques principales est une chronique infection des voies respiratoires principales, en général plus sensibles aux infections.
Le départ de ma recherche est de me baser sur le détail des descriptions cliniques et de l’arbre généalogique du patient. De là on estime si c’est potentiellement une maladie génétique. Plus les séquences sont sans génome entier, plus on regarde dans ce que nous appelons l’exome, c'est-à-dire la partie codante des protéines, s’il y a un gène suspect. On trouve beaucoup de mutations qui n’affectent pas les protéines. Une fois qu’on a un gène suspect, les expériences de laboratoire consistent à exprimer cette mutation dans un système ectopique, c'est-à-dire de faire exprimer la mutation dans des cellules saines et voir si ces dernières deviennent, à leur tour, dysfonctionnelles. On fait des analyses au niveau moléculaire, cellulaire, physiologique, un peu comme pour savoir quelle pièce ne marche pas dans une machine, on prend la pièce qu’on incrimine, on la met dans une machine qu’on sait qui marche, et on voit si la machine ne marche plus. Facile à penser, le faire est une autre histoire.
Durant mes deux premières années de thèse, j’ai étudié et exploré au moins cinq gènes différents portant des mutations que nous avons incriminées d’être responsables des maladies de nos patients. Certains étaient malheureusement des faux positifs, le cauchemar de tout scientifique. Nous avons dû les innocenter, leurs études étaient tout de même passionnantes. Ainsi, il y avait un gène très conservé durant l’évolution primordiale pour la maintenance, l’intégrité et le dynamisme de la molécule ADN. Il y avait aussi ce gène qui était important pour l’expression des gènes, ce qu’on appelle la transcription. Il y avait un gène qui était un pivot central dans la voie de la signalisation cellulaire, langage complexe qui régit la vie et la mort de la cellule et des cellules avoisinantes. Il y avait un autre gène qui était important dans la réponse inflammatoire. Donc une petite victoire a été de détecter une mutation dans une population anormalement élevée de globules blancs d’un patient. Nous n’avons pas pu corréler l’application directe de la mutation avec la surreprésentation de la population de cellules. Mais nous avons pu avertir le médecin traitant de monitorer un éventuel danger.
Maintenant, je suis depuis quelques mois sur une piste très prometteuse. Une famille porte une mutation dans un gène important pour la mort programmée d’une cellule. Eh oui, les cellules se font hara-kiri dans le fonctionnement normal physiologique de l’organisme. Ce gène pourrait être responsable du déficit immunitaire de cette famille. Ainsi nous contribuons à l’enrichissement scientifique fondamental en comprenant le rôle et le fonctionnement d’un gène. En contrepartie ceci permet une meilleure compréhension médicale des maladies génétiques afin de diagnostiquer et de prendre en charge les patients plus rapidement et plus efficacement. C’est un travail pour l’avenir. On ajoute une petite brique dans le monde infini des connaissances scientifiques. Ça rassure de savoir comment ça marche. Et son impact dans les années à venir deviendra un véritable espoir de guérison pour les petits patients.
Alors n’est-elle pas belle la recherche ?

Hicham Lamrini

jeudi 18 avril 2019

L'indéchiffrable rêve


Le néant. Le noir total. Le silence absolu. Rien n’existe. Juste le vide sidéral. L’abysse infini. L’inertie immuable. Soudain… un éclair aveuglant. Un trait de lumière jailli de nulle part, vite fondu dans l’obscurité. Un hurlement déchire l’atmosphère. Un cri strident crève le calme : lève-toi ! Puis le retour au néant. Le plongeon dans l’abîme cosmique.
Saisi d’une frayeur intense, il ouvre brusquement les yeux, émerge du vide astral, découvre la terreur… la mort ! Allongé dans un lit suspendu au milieu d'une ténébreuse immensité, il aperçoit au-dessus de lui la silhouette d’un homme vêtu d’un élégant costume noir, porté sur une chemise d’un blanc immaculé, nouée avec une cravate noire. Il le regarde avec des yeux perçants, les mains croisées devant lui sur un poignard. Il va le tuer. Il ne peut se dérober à son sort, n’a aucune échappatoire. Le tueur accomplira fatalement sa macabre besogne. Combien lui reste-il à vivre ? Quelques minutes ? Il n’a jamais pensé qu’il mourrait sous les mains d’un assassin. Une mort annoncée, inéluctable, sans possibilité de lui échapper. Nulle part où s’enfuir. Nul endroit où se cacher. Il ne peut qu’attendre… que la vie lui soit ôtée. Sa fin est arrivée. Il a toujours pensé que son terme viendrait très tard, qu’il mourrait dans son lit, entouré d’êtres bien-aimés, après leur avoir fait ses adieux. Avec ce tueur au-dessus de sa tête, il n’a pas le temps d’arranger ses affaires pour un départ ordonné. Paralysé par une peur violente, il respire difficilement, suffoque. Dans sa terreur, il cherche comment échapper au tueur. Il n’a pas le temps de réfléchir, de planifier, d’exécuter un plan quelconque.
Soudain, comme poussé par un puissant ressort, Rayan se redresse violemment, pousse un cri d’épouvante, se retrouve assis dans son lit d’hôtel, hors d’haleine, les yeux effarés, la respiration saccadée. Il allume la lampe de chevet, peine à passer de la frayeur du cauchemar à la quiétude de sa chambre. Aurait-on entendu son cri ? Assis, il s'efforce de retrouver son souffle, reprendre contrôle de ses sens. Revenant peu à peu à lui, il essaie de comprendre le sens du cauchemar. Las, agacé par une légère migraine, il renonce à lui trouver une quelconque signification.
Un pâle rai de lumière s’est faufilé entre les rideaux, sans réussir à dissiper l’obscurité de la pièce. Perturbé, il décide de se prélasser dans le lit, se laisser bercer par la radio et son flot d’informations matinales. Il a besoin de décompresser, profiter de son bref séjour à Paris, prendre du temps avec ses enfants, se libérer de l’angoisse qui le taraude lorsqu’il pense au mal insidieux qui mine son foyer, distend ses membres et pousse ses enfants à s’éloigner du nid familial, et lui à leur courir derrière.


Rida Lamrini

Extrait de "Tant que je peux te dire... je t'aime"

Bouznika 18 avril 2019

mardi 9 avril 2019

Les flammes de l'amour


Elle a hésité longtemps avant de se décider à monter cet escalier qui semble sans fin. Il l’a saisie par la taille et l’entraîne avec lui. Elle ne se rappelle pas s’être aventurée ainsi avec un homme auparavant. Peut-être parce qu’aucun autre avant lui ne lui avait donné envie de le suivre, de s’abandonner au point de l’accompagner chez lui. A-t-il su comment lui parler ? A-t-elle été séduite par ses avances ? Serait-il l’homme qu’elle cherche ? Elle n’en sait rien, ne se rappelle pas où ils se sont rencontrés, ni quand. Dans la pénombre de l’escalier, elle ne voit pas son visage, ne se souvient plus de ses traits. Tout juste sait-elle qu’il lui plaît, qu’elle veut se donner à lui.
La longue montée ne semble pas près de se terminer. Tout est devenu sombre. Elle s’enfonce peu à peu dans un univers noir. Elle finit par ouvrir les yeux. La chambre est légèrement éclairée. Elle est étendue dans son lit, serrée contre lui. Comment a-t-elle fini dans cette situation ? Elle ne cherche pas à comprendre. Elle attendait depuis longtemps d’être dans les bras d’un homme. Pas n’importe quel homme. Son homme. Celui qui lui a redonné le goût d’avoir envie. Elle est heureuse d’être avec cet homme.
Ses mains enflamment son corps. Ses caresses insufflent la vie dans ses artères. Ses étreintes, vagues puissantes, l’emportent dans les remous d’une enivrante sensualité. Ses baisers la brûlent et font fondre ses dernières résistances. Tendres et ardents, ils font suinter l’amour de chacune de ses pores. Ses sens sont portés à incandescence. Elle ne se maîtrise plus, ne veut plus rien contrôler. Elle est haletante. Elle s’est offerte. Elle est à lui. Elle l’attend. Rien n’existe plus. Rien n’a d’importance. Elle est une offrande sur l’autel de l’amour. Elle est entre les mains de Chedsounéfertoum, grand prêtre de Ptah, accomplissant le rite sacré du temple de l’antique Memphis d’Égypte. Elle est prête pour le sacrifice final.
Une onde irradie de son tréfonds, affleure sous sa peau, déferle dans ses veines, se propage le long de ses membres, s’évanouit dans les courbures de son corps. Son être s’élève dans les volutes éthérées de l’amour, frappe aux portes de l’empyrée, se fond dans l’élément igné de la sphère céleste.
Brûlée, consumée, heureuse, elle redescend lentement vers l’ennuyeuse banalité du monde terrestre, lorsque… un corps se glisse dans son lit, se pelotonne dans son dos et se blottit contre elle. Elle reconnaît les mains de sa fille, se retourne et la serre contre elle. Elle jette un coup d’œil à son téléphone portable, il est six heures du matin.


Rida Lamrini

Extrait de "Tant que je peux te dire... je t'aime"

Bouznika 9 avril 2019