18 avril 2019

L'indéchiffrable rêve


Le néant. Le noir total. Le silence absolu. Rien n’existe. Juste le vide sidéral. L’abysse infini. L’inertie immuable. Soudain… un éclair aveuglant. Un trait de lumière jailli de nulle part, vite fondu dans l’obscurité. Un hurlement déchire l’atmosphère. Un cri strident crève le calme : lève-toi ! Puis le retour au néant. Le plongeon dans l’abîme cosmique.
Saisi d’une frayeur intense, il ouvre brusquement les yeux, émerge du vide astral, découvre la terreur… la mort ! Allongé dans un lit suspendu au milieu d'une ténébreuse immensité, il aperçoit au-dessus de lui la silhouette d’un homme vêtu d’un élégant costume noir, porté sur une chemise d’un blanc immaculé, nouée avec une cravate noire. Il le regarde avec des yeux perçants, les mains croisées devant lui sur un poignard. Il va le tuer. Il ne peut se dérober à son sort, n’a aucune échappatoire. Le tueur accomplira fatalement sa macabre besogne. Combien lui reste-il à vivre ? Quelques minutes ? Il n’a jamais pensé qu’il mourrait sous les mains d’un assassin. Une mort annoncée, inéluctable, sans possibilité de lui échapper. Nulle part où s’enfuir. Nul endroit où se cacher. Il ne peut qu’attendre… que la vie lui soit ôtée. Sa fin est arrivée. Il a toujours pensé que son terme viendrait très tard, qu’il mourrait dans son lit, entouré d’êtres bien-aimés, après leur avoir fait ses adieux. Avec ce tueur au-dessus de sa tête, il n’a pas le temps d’arranger ses affaires pour un départ ordonné. Paralysé par une peur violente, il respire difficilement, suffoque. Dans sa terreur, il cherche comment échapper au tueur. Il n’a pas le temps de réfléchir, de planifier, d’exécuter un plan quelconque.
Soudain, comme poussé par un puissant ressort, Rayan se redresse violemment, pousse un cri d’épouvante, se retrouve assis dans son lit d’hôtel, hors d’haleine, les yeux effarés, la respiration saccadée. Il allume la lampe de chevet, peine à passer de la frayeur du cauchemar à la quiétude de sa chambre. Aurait-on entendu son cri ? Assis, il s'efforce de retrouver son souffle, reprendre contrôle de ses sens. Revenant peu à peu à lui, il essaie de comprendre le sens du cauchemar. Las, agacé par une légère migraine, il renonce à lui trouver une quelconque signification.
Un pâle rai de lumière s’est faufilé entre les rideaux, sans réussir à dissiper l’obscurité de la pièce. Perturbé, il décide de se prélasser dans le lit, se laisser bercer par la radio et son flot d’informations matinales. Il a besoin de décompresser, profiter de son bref séjour à Paris, prendre du temps avec ses enfants, se libérer de l’angoisse qui le taraude lorsqu’il pense au mal insidieux qui mine son foyer, distend ses membres et pousse ses enfants à s’éloigner du nid familial, et lui à leur courir derrière.


Rida Lamrini

Extrait de "Tant que je peux te dire... je t'aime"

Bouznika 18 avril 2019

09 avril 2019

Les flammes de l'amour


Elle a hésité longtemps avant de se décider à monter cet escalier qui semble sans fin. Il l’a saisie par la taille et l’entraîne avec lui. Elle ne se rappelle pas s’être aventurée ainsi avec un homme auparavant. Peut-être parce qu’aucun autre avant lui ne lui avait donné envie de le suivre, de s’abandonner au point de l’accompagner chez lui. A-t-il su comment lui parler ? A-t-elle été séduite par ses avances ? Serait-il l’homme qu’elle cherche ? Elle n’en sait rien, ne se rappelle pas où ils se sont rencontrés, ni quand. Dans la pénombre de l’escalier, elle ne voit pas son visage, ne se souvient plus de ses traits. Tout juste sait-elle qu’il lui plaît, qu’elle veut se donner à lui.
La longue montée ne semble pas près de se terminer. Tout est devenu sombre. Elle s’enfonce peu à peu dans un univers noir. Elle finit par ouvrir les yeux. La chambre est légèrement éclairée. Elle est étendue dans son lit, serrée contre lui. Comment a-t-elle fini dans cette situation ? Elle ne cherche pas à comprendre. Elle attendait depuis longtemps d’être dans les bras d’un homme. Pas n’importe quel homme. Son homme. Celui qui lui a redonné le goût d’avoir envie. Elle est heureuse d’être avec cet homme.
Ses mains enflamment son corps. Ses caresses insufflent la vie dans ses artères. Ses étreintes, vagues puissantes, l’emportent dans les remous d’une enivrante sensualité. Ses baisers la brûlent et font fondre ses dernières résistances. Tendres et ardents, ils font suinter l’amour de chacune de ses pores. Ses sens sont portés à incandescence. Elle ne se maîtrise plus, ne veut plus rien contrôler. Elle est haletante. Elle s’est offerte. Elle est à lui. Elle l’attend. Rien n’existe plus. Rien n’a d’importance. Elle est une offrande sur l’autel de l’amour. Elle est entre les mains de Chedsounéfertoum, grand prêtre de Ptah, accomplissant le rite sacré du temple de l’antique Memphis d’Égypte. Elle est prête pour le sacrifice final.
Une onde irradie de son tréfonds, affleure sous sa peau, déferle dans ses veines, se propage le long de ses membres, s’évanouit dans les courbures de son corps. Son être s’élève dans les volutes éthérées de l’amour, frappe aux portes de l’empyrée, se fond dans l’élément igné de la sphère céleste.
Brûlée, consumée, heureuse, elle redescend lentement vers l’ennuyeuse banalité du monde terrestre, lorsque… un corps se glisse dans son lit, se pelotonne dans son dos et se blottit contre elle. Elle reconnaît les mains de sa fille, se retourne et la serre contre elle. Elle jette un coup d’œil à son téléphone portable, il est six heures du matin.


Rida Lamrini

Extrait de "Tant que je peux te dire... je t'aime"

Bouznika 9 avril 2019

23 mars 2019

Je me souviens… The world in the sixties


Il régnait un calme irréel sur la caserne. Peut-être était-ce la couleur des rayons du soleil qui se faufilaient entre les feuilles des arbres et éclairaient la nature d’un blanc éclatant. Ou bien la chaleur étouffante d’un mois de juillet qui poussait les créatures à rechercher la clémence de la moindre pénombre. J’étais seul, assis sur un banc sous l’ombrage du parc, près de la maison de mon frère. Les habitations alentour paraissaient désertes, la caserne semblait à l’arrêt. C’était l’heure du déjeuner. Mon frère allait bientôt rentrer de son bureau. Il commandait la caserne. Je n’en étais pas peu fier. J’attendais son retour. Ma belle-sœur était affairée dans sa cuisine. Libérés pour les grandes vacances d’été, mes neveux jouaient à l’intérieur de la maison. Sous le feuillage des arbres, j’étais songeur.
Cette nuit-là, j’allais connaître mon baptême de l’air, mon premier voyage à l’étranger. Plutôt mon premier voyage pour une autre contrée, devrais-je dire. Réfractaire à l’idée de nationalisme, je l’étais tout autant à celle d’étranger. Tôt dans ma vie, encore adolescent, je pensais pouvoir être chez moi partout dans le monde et récusais la notion de pays. Le monde m’appartenait, comme il appartientt à tous les humains. J’en avais fait plusieurs fois le tour, par mes lectures, mes évasions télévisuelles. Il n’avait pas secret pour moi. J’en éprouvais un curieux sentiment. Quitter mon « pays » revenait à me rendre au patelin voisin. Aucun préparatif ni document spécial n’était nécessaire. Il me fallait juste prendre l’avion, m’y rendre, et m’y fondre comme si j’y avais toujours vécu. J’en connaissais d’avance les us et les coutumes, l’histoire et le relief, la littérature et la culture, la politique et le mode de vie.
Mais, plus important encore, ce jour-là chez mon frère, je m’apprêtais à quitter des êtres avec lesquels je partageais la naissance sur le même sol, pour retrouver d’autres dans un autre univers avec lesquels je communiais dans une philosophie de vie qui ignorait les pays et les frontières.
Comme ces derniers, j’avais ouvert les yeux sur la révolution du rock menée par Bill Haley, Chuck Berry, Buddy Holly, Little Richard, Rudy Valens, Eddie Cochran, Jerry Lee Lewis, Elvis Presley. J’avais ensuite succombé à la déferlante du twist et dansé aux disques de Chubby Checker. Puis j’avais été conquis par She Loves You et la Beatlemania, et emporté par l’invasion britannique. J’avais chanté les poèmes de Bob Dylan et fredonné les ballades de Joan Baez. J’avais plané en écoutant The Doors et flotté aux riffs d’Eric Clapton. Je m’étais contorsionné dans les temples de la soul music et avais dansé aux pieds de ses prêtres, Aretha Franklin, Percy Sledge, Wilson Pickett, James Brown et Otis Redding.
 Demain, après trois heures de vol, j’allais rejoindre les adeptes d’un monde dans lequel je vivais par la radio, les disques, les lectures, le cinéma et les magazines. Nos origines géographiques éloignées ne nous empêchaient pas d’avoir une forte proximité culturelle, vivre les mêmes événements, connaître les mêmes émotions, évoluer selon les mêmes paradigmes. D’aucuns parlaient d’invasion culturelle, de déracinement identitaire. Nous adhérions simplement aux valeurs du mouvement hippie, libres de toute contingence géographique, nationaliste ou éducative. Pour l’histoire, peu connaissent l’origine du mot hippie qui provient du vocable africain « hip », dérivé du terme wolof « hipi », qui signifie « ouvrir ses yeux ».
Interne au Lycée Lyautey, j’avais vécu mai 68, comme si j’étais à Paris, alors que je préparais à Casablanca mes examens de passage à la classe Mathématiques Spéciales. Je m’étais révolté contre l’ordre établi et avais rallié un univers dont je portais les apparats distinctifs et arborais les signes de ralliement. Ma chemise était ornée de fleurs, mon pantalon avait des pattes d’éléphant, et ma chevelure me tombait au-delà des épaules. Au grand dam de mon frère, officier militaire attaché aux valeurs d’ordre et de tradition, et d’une société qui n’avait trouvé rien mieux que d’affubler de « scarabées » les chevelus comme nous qui osaient s’afficher au grand jour. Au-delà des apparences vestimentaires et du look, j’avais rejoint des millions de jeunes à travers le monde, m’étais engagé dans la contre-culture du mouvement hippie, et suivi ses guides Timothy Leary et Ken Kesey, pour ses valeurs de liberté, de sexualité sans tabou, sa musique et son psychédélisme. Baby-boomers de l'après-guerre, mus par un impérieux besoin d'émancipation, nous rejetions les valeurs traditionnelles, le mode de vie de nos parents, la société de consommation, et ouvrions les yeux sur d'autres cultures, recherchions des perceptions sensorielles et des états de conscience modifiés, exprimées dans les expressions artistiques du psychédélisme. Nous voulions vivre libres, et avoir des rapports humains authentiques.
Nous rêvions d’un monde où le bonheur est possible, au lieu d’une succession d’éphémères jubilations et une enfilade d’épreuves. Nous rêvions d’un monde d’amour, d’entraide et de compassion. Un monde où il n’y aurait ni pauvres, ni riches, mais où l’on vit décemment. Un monde où les cœurs ignorent l’égoïsme, l’orgueil et l’envie, où les âmes sont nourries d’altruisme, d’humilité et d’empathie. Un monde où la religion n’est plus un facteur de division des hommes, mais un puissant aimant d’attraction des âmes. Un monde sans agression ni violence. Un monde où les enfants n’errent pas dans les rues, où l’on ne tend pas la main, où l’on ne se vend pas. Un monde où l’on vaut par sa contribution au bien-être de sa communauté, sans risque d’être discriminé pour sa peau, son ethnie, sa religion, son sexe, sa position sociale. Un monde où les théâtres de guerre ont cédé la place aux Élysées éternels. Où les milliards du complexe militaro-industriel se détournent des politiques impérialistes et des lobbies d’affaires, pour s’investir dans la guerre contre la pauvreté et l’amélioration des vies des démunis.
À dix-neuf ans, mon monde était celui que Thomas Jefferson avait décrit dans la déclaration d'indépendance des États-Unis en 1776 : « Tous les hommes naissent égaux, leur créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »
En ce mois de juillet 1969, pendant que j’attendais le retour de mon frère dans le parc de sa caserne, et que les miens pensaient que je partais en France pour passer mes oraux, suivre mes études supérieures, devenir ingénieur, et revenir pour occuper une position sociale, fonder une famille et élever des enfants, j’avais hâte en mon for intérieur de rejoindre mes frères hippies et rechercher le bonheur tel que le voyait John Lennon : « Quand j’avais 5 ans, ma mère me disait que le bonheur était la clé de la vie. À l’école, ils m’ont demandé ce que je voulais être quand je serai grand. J’ai répondu "heureux". Ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question. J’ai répondu qu’ils ne comprenaient pas la vie ».
Mon frère arriva finalement. Nous passâmes le reste de la journée à préparer mon voyage. Mes neveux papillonnaient autour de moi, fiers de leur oncle qui allait devenir le premier ingénieur de la famille, mais inquiets de savoir combien de temps il allait s’absenter. Ma belle-sœur m’aidait à faire ma valise et me prodiguait des conseils sur comment me prendre en charge seul, moi qui avais toujours vécu dans les internats. Mon frère quant à lui s’assurait que j’avais bien rangé mes documents et mon argent de voyage, tout en partageant avec moi les astuces pour vivre à Paris.
Cette nuit-là, à 2 heures du matin, une Caravelle avait décollé de Casablanca, et m’avait emporté vers le monde du Sergeant Pepper's Lonely Hearts Club Band. Dans ma tête, The Mamas and The Papas have stopped into a church, passed along the way, got down on their knees, and pretended to pray, par un jour de California Dreamin’.
Arrivé à Paris, j’inaugurais le soir même mon pèlerinage en déambulant avec mes « coreligionnaires » le long des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, hauts lieux du Quartier Latin, communiant avec eux chaque nuit jusqu’au petit matin dans les boîtes de la rue Mouffetard, aux rythmes de The Beatles et The Rolling Stones. Et déjà, oubliant mes oraux, je songeais à me rendre à Londres, visiter Carnaby Steet, traîner dans ses bars musicaux underground, et rencontrer The Small Faces, The Who ou, suprême bonheur, voir The Rolling Stones.
Paris n’était qu’une première étape de mon pèlerinage. Dans ma tête résonnait sans cesse l’appel de Scott McKenzie : « If you’re going to San Francisco, Be sure to wear some flowers in your hair, You're gonna meet some gentle people there ». Dans mes rêves, je me préparais à me rendre à Woodstock au mois d’août suivant, rassemblement emblématique des grands groupes de la musique folk, rock, soul et blues et haut lieu de la culture hippie des sixties.
Depuis, chaque séjour à Paris est l’occasion de revivre la ferveur du « Peace and love » qui a baigné ma jeunesse. Et s’il a perdu de son ampleur, le courant reste une aspiration éternelle à un monde apaisé, où les hommes répandent l’amour autour d’eux.
Aujourd’hui encore, pour débarbouiller de couleurs l’affligeante grisaille de la réalité, je continue de puiser avec mes pinceaux dans la palette arc en ciel de l’utopie hippie, pour peindre un monde où les hommes accèdent à leur droit au bonheur. 


Chapitre extrait du roman "Tant que je peux te dire ... je t'aime"
Publié le Samedi 23 mars 2019

Rida Lamrini

18 janvier 2018

Au creux de la nuit… les silences coupables

5 octobre 2017. Les remous de l’affaire Bill Cosby sont encore dans les esprits. Voilà que Hollywood est de nouveau ébranlé par un puissant séisme. Harvey Weinstein, puissant magnat de l’industrie cinématographique, est accusé de harcèlement sexuel par des dizaines et des dizaines de femmes dont Angelina Jolie, actrice, Ashley Judd, actrice (Star Trek, Sisters), Liza Campbell, écrivaine écossaise, Ambre Battilana Gutierrez, mannequin italienne et ancienne finaliste de Miss Italie, Rosanna Arquette, actrice (Pulp Fiction), Gwyneth Paltrow, actrice (Iron Man, Spider Man), Heather Graham, actrice (The Hangover), Claire Forlani, actrice (NCIS), Eva Green, actrice (Casino Royale, Miss Peregrine), Lena Headey, actrice (Game of Thrones). La liste n’est pas prête d’être close.
4 novembre 2017. Kevin Spacey se fait évincer de la série « House of Cards ». Cinq jours après, Ridley Scott décide de l'éliminer des scènes de « Tout l'argent du monde », son film sorti en salle à Noël 2017. Dans la foulée, James Toback, producteur, est accusé d’agressions sexuelles par plus de 300 femmes de l’industrie du cinéma, dont les actrices Rachel McAdams et Selma Blair.
Les grands media emboîtent le pas. Charlie Rose, présentateur-vedette de la télévision américaine, est suspendu de CBS et PBS suite aux accusations de huit femmes. L’onde de choc s’amplifie et s’étend loin de son lieu de naissance, sous l’effet de centaines de déclarations publiées sous les hashtags #BalanceTonPorc ou #MeToo, pour atteindre l'entreprise, les médias et la politique. Les noms les plus inattendus sont éclaboussés : Woody Allen, Ben Affleck, Dustin Hoffman, Tariq Ramadan. La liste s’allonge chaque jour partout dans le monde, sous différents cieux, par-delà les océans. Sauf chez nous, dans notre belle contrée du nord-ouest de l’Afrique. Rien à mentionner. Le sujet nous est étranger.
Vraiment ? Pourtant…

Au creux de la nuit, lorsqu’en hiver le tonnerre déchire les ténèbres du ciel, qu’en été l’orage fait vibrer les murs des chaumières, qu’en automne les trombes de pluie dégoulinent le long des vitres, qu’au printemps la lune peine à éclairer la noirceur de la nuit.
Lui et son frère dorment dans une chambre au fond de la maison. Le reste des âmes se repose des peines du jour dans les torpeurs nocturnes. Lui n’arrive pas à dormir, les yeux désertés par le sommeil. Le silence fait écho à la tristesse de son âme. Ses larmes coulent comme l’eau qui tombe du ciel. Son cœur bat au rythme du roulement du tonnerre. Dehors, l’orage sévit pendant qu’une tourmente agite son être chétif. Près de lui, les ronflements de son frère couvrent les bruits de la nature déchaînée, l’empêchent de dormir. Comment s’assoupir quand chaque soir il endure la bestialité effrénée d’un proche dans sa chair ? Comment trouver le repos quand chaque soir son aîné viole son intimité d’adolescent ? Comment connaître la paix quand, nuit après nuit, un parent fragilise son être, martyrise son corps juvénile. À qui parler ? A qui s’en ouvrir ?  Évoquer son drame au grand jour ? Qui le croirait ? Désemparé, il ravale sa souffrance et attend le lever du jour, les yeux grands ouverts.
Demain il se composera un personnage éloigné de la victime du cauchemar nocturne. En attendant, que faire ? S’ouvrir à ses parents ? Aborder avec eux son malheur, eux si dévots, toujours muets au sujet de la sexualité avec leurs enfants ? À qui confier son terrible secret ? Qui le comprendrait, le déchargerait de son lourd fardeau. Ses amis ? Il a trop de fierté pour avouer que son frère le violente. Recourir à la justice ? Quelle idée saugrenue ! Par où commencerait-il une procédure judiciaire ? Quand bien même il saurait, pour rien au monde il n’étalerait son drame sur la place publique. Et puis, comment être sûr d’obtenir gain de cause et que la justice l’aiderait à panser ses blessures ? Ne dit-on pas qu’un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès. Et le bon arrangement pour lui, pour le moment, c’est se taire sur son malheur et sur son adolescence brisée ; continuer à porter sa croix la nuit, et afficher sa dignité le jour ; sacrifier le garçon assoiffé de justice en lui, et afficher l’enfant qu’il doit être pour sa famille ; renoncer à son droit au bonheur, et préserver le cocon familial, même en apparence ; ne pas chercher l’apaisement hors du cercle familial, pour pouvoir regarder les siens dans les yeux.

Elle est seule à la maison. Sa mère est partie voir sa famille. Ses frères sont au lycée et ne rentreront pas de sitôt. Elle fait ses devoirs dans sa chambre. Soudain, elle entend la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée. Le son des pas approche, s’amplifie. Arrivé devant de la porte, il hésite à rentrer. Saisie par une sourde angoisse, elle tremble comme une feuille dans le vent. Il pénètre dans la chambre, pose sa main sur son épaule. Une vague de dégoût monte de ses entrailles et la submerge. Il la prend avec ses mains caleuses, caresse sa poitrine naissante. Elle ferme les yeux, pour échapper à l’horreur du moment. Il la renverse sur le lit, la dénude, écorche son doux visage avec sa barbe de trois jours, insère son corps lourd entre ses jambes soyeuses d’adolescente. Elle voudrait crier. Aucun son ne sort de sa bouche. Des spasmes parcourent son ventre. Saisie de nausée, elle réprime son envie de vomir. Son intimité est saccagée par son père. Elle s’évanouit, part au loin de la répulsion qui inonde son corps prisonnier de l’étreinte incestueuse.
Repu de la dépouille de sa proie, le prédateur s’affale près d’elle dans la litière de ses tourments. Un terrible silence enveloppe la chambre. Elle panse ses blessures et s’interroge. Jusqu’à quand son père la martyrisera-t-il ? N’a-t-il aucune honte à violer le fruit de ses entrailles, assouvir son désir bestial, faire de son corps l’exutoire à ses pulsions ? Comment mettre fin au calvaire, aux violences infligées par son géniteur ? Son père, l’a-t-il aimée un jour ? Écrasée par les interrogations, déroutée par tant de bestialité, atterrée par le malheur, elle évolue tel un fantôme, dans le tombeau qui enveloppe le malheur des enfants violentés dans les nids parentaux ?

Combien d’êtres, tels ces deux adolescents, subissent les assauts ignobles de leurs proches, endurent le viol de leur intimité, étouffent la terrible adversité qui frappent leur innocence ? Avons-nous besoin de statistiques ? Un seul cas n’est-il pas déjà un cas de trop ?

7 janvier 2018. Hôtel Beverly Hilton. Hollywood lance la saison des récompenses du cinéma. Elle se clôturera quelques mois plus tard par les Oscars. La soirée de gala a une teinte particulière, plombée par l’ombre d’Harvey Weinstein, accusé par plus de 100 actrices et collaboratrices d’harcèlement sexuel et de viol, hantée par une litanie de grands noms de l’industrie (Kevin Spacey, Brett Ratner, Dustin Hoffman, John Lasseter, Jeffrey Tambor, Michael Douglas…), tous tombés de leur piédestal en raison des mêmes accusations. Dans cette 75e remise des prix de l’association des journalistes étrangers, les gagnantes auront été les femmes. Des militantes féministes étaient invitées, donnant lieu à des prises de parole fortes. La vague n’était pas près de retomber. Le dress code noir, observé par la quasi intégralité des invités symbolisait la protestation montante contre la culture machiste hollywoodienne. Le maître de cérémonie Seth Meyers déclara en ouverture : « Nous sommes en 2018, la marijuana est enfin autorisée, et le harcèlement sexuel, enfin, ne l’est plus. »
Moment fort, la productrice et actrice noire Oprah Winfrey, primée par le prix Cecil B. DeMille pour sa carrière eut ces paroles fortes : "Depuis longtemps, les femmes n'ont pas été entendues ou crues si elles osaient dire la vérité face au pouvoir de ces hommes. Mais c'est fini pour eux !", recevant une standing ovation et arrachant des larmes des actrices présentes.

Cela c’est Hollywood. Dans la lointaine Californie, les victimes du harcèlement sexuel prirent la parole et dénoncèrent les pratiques longtemps couvertes par des silences coupables.
En apprenant ce qui agite l’Amérique du Nord, comment ne pas songer à ce qui se passe chez nous. Cela, me semble-t-il, ne manque pas de gravité. Malheureusement, on n’entend guère parler du sujet, ou si peu. Le harcèlement sexuel ne fait pas partie de nos préoccupations immédiates. Les propos insistants, sms salaces, ou mains qui se baladent sur les parties intimes de personnes non consentantes, sont déjà des actes répugnants. Que des enfants subissent des sévices infligés par des personnes loin de tout reproche, au-dessus de tout soupçon…  leurs proches, cela est révoltant. Que leur tendre jeunesse soit violée dans l’endroit même supposé leur servir de refuge des agressions du monde extérieur, d’abri des turpitudes de la vie, cela est intolérable.
Piégés dans l’intimité du cocon familial, ils ne peuvent parler, n’osent se confier, encore moins se plaindre. Vivant leur malheur en silence, enfouissant leur épreuve en eux-mêmes, ils arborent le jour des mines qui cachent l’indicible épreuve qu’ils vivent la nuit. Jusqu’à quand ces victimes resteront elles emmurées dans un monde de silence ? Devront-ils attendre un Hollywood marocain, pour qu’enfin se réveillent les consciences, et qu’elles clament tout haut leur droit à la justice ? Jusqu’à quand garderons-nous les yeux fermés sur les cruautés qui se déroulent sous nos toits, sur des actes abjects perpétrés au creux de la nuit ? Refusons-nous de voir, ou répugnons-nous à admettre ?
Peut-être serions-nous tentés de dire cela ne me concerne pas. Cela se passe chez les autres, dans des milieux auxquels je n’appartiens pas. J’ai d’autres chats à fouetter ! Que chacun s’occupe de ses problèmes !
Erreur ! Les relations incestueuses n’épargnent aucune sphère humaine. Tôt ou tard, ce mal diffus frappe sournoisement, brise des vies, fracasse des enfances, stigmatise des personnes. Alors… laisser faire…. ou se départir de nos silences coupables ? Garder les yeux fermés sur les viols qui ont lieu dans l’intimité de nos chaumières… ou faire face à la triste réalité ? Rester insensible au mal qui ronge notre société et dévore nos foyers… ou quitter notre confort personnel et nous engager dans cette noble cause ? Peut-être avons-nous besoin de savoir comment et par quels moyens agir. Si tel est votre cas, comme c’est le mien d’ailleurs, n’attendez pas de cette réflexion qu’elle vous apporte des réponses toutes faites, encore moins vous recommander des remèdes magiques. Il n’y a pas de recette miracle. Cet aspect de la misère humaine est vieux comme le monde. Il faut une réflexion d’ensemble, une mobilisation des bonnes volontés pour une action concertée. Peut-être que nous rejoindrions des initiatives déjà engagées qui nous feront bénéficier de leur expérience et auxquelles nous apporterions nos énergies. Les pistes sont nombreuses : éducation, sensibilisation, écoute, suivi, accompagnement, justice… autant de facettes de solutions à apporter aux victimes et de traitement des prédateurs.
Alors, n’attendons pas l’émergence d’un éventuel Hollywood national. Apportons dès aujourd’hui notre contribution, partageons nos propositions, faisons part de nos suggestions et, pour les plus courageux d’entre nous, agissons. Mettons tout cela dans un espace de partage commun …. Il en sortira quelque chose. Ensemble, il sera plus facile de, sinon venir à bout du mal, du moins à en atténuer les effets.
Espérant vous avoir convaincu(e)s, je vous invite à rejoindre le groupe de discussion :


Contribuez à soulager la détresse humaine.

Par Rida Lamrini
À Bouznika, jeudi 18 janvier 2018

04 novembre 2017

Hamdi, conversation post-mortem

Hamdi, mon enfant. Les jours, les semaines, les mois passent. Et la douleur est toujours vive. Lorsque ce 30 août 2017 j’appris la triste nouvelle de ton funeste accident survenu en terre étrangère, je m’étais aussitôt réfugié dans l’écriture et avais confié ma douleur à des mots, espérant trouver l’apaisement, une catharsis, le soulagement dans un impossible deuil. Des milliers ont lu et partagé ce texte[1], tant tu es connu, aimé. Ton départ inattendu a été dévastateur, nous a laissé désemparés, aux prises avec la terrible réalité. Dans ma retraite loin de l’agitation des hommes, tu hantes mes pensées, occupes ma mémoire. Tu n’es tout simplement pas mort.

Hamdi, mon enfant. La disparition d'un être, intime ou simple relation, nous touche, nous affecte. La mort nous dépasse, nous fascine, nous accable. Un proche qui disparaît crée non seulement un vide dans notre vie, mais nous laisse avec un tas de questions sur nous-mêmes, sur le sens de notre existence. N’arrivant pas à réaliser que tu n’es plus de ce monde, je continue cette conversation avec toi.
*             *             *
Lundi 4 septembre 2017, nuit de tes funérailles. De là-haut tu nous regardais, tu avais tout suivi. Ton retour de Rome dans un cercueil scellé, ton émouvante entrée chez toi, ton départ le lendemain pour ta dernière demeure. Tu avais entendu nos sanglots, vu nos larmes, observé comme nos mines décomposées. Nous étions assommés, abasourdis, écrasés par ta cruelle disparition, hagards dans une surréelle veillée funèbre. Tu nous invitais à cesser nos pleurs, nous réjouir de la féérie de ton nouvel univers céleste. Tu voulais que nos plaintes se transforment en rires, notre peine en joie. Tout à notre souffrance, nous ne t’entendions pas, ne voyions pas tes signes.
Tu avais perçu ce qui échappe à l’œil, ce qui nécessite de se départir de ses sentiments pour saisir les menus détails qui révèlent la subtilité des rapports humains, les petits riens qui trahissent la fugacité des liens fugaces, indicateurs indicibles de la rémanence de ton action dans le monde que tu as soudainement quitté.
De tout cela je voudrais t’entretenir aujourd’hui, Hamdi, mon neveu, mon enfant.
*             *             *
Tes funérailles m’ont sorti de mon antre d’ermite, permis de revoir des proches et des amis. Il y avait foule. J’avais perdu l’habitude de voir tant de monde, ou même de voir du monde tout court. Tu étais connu, entouré, aimé, et tu donnais de l’amour. Même soucieux, tu avais un sourire pour l’autre. Normal qu’ils aient tous accouru dès que la triste nouvelle s’était répandue.
Celles et ceux que tu avais réunis autour de toi ce jour-là, avaient oublié pour quelques moments les projets, les appétences, la concupiscence qui les font courir d’habitude dans ce bas-monde. Tu avais rassemblé ceux qui s’aiment tendrement, ceux qui se jalousent secrètement, ceux qui se détestent ouvertement, ceux qui s’ignorent superbement, ceux qui affichent rarement leurs sentiments, ceux dont on ignore les sentiments, ceux qui aiment tout le monde, ceux qui n’aiment qu’eux-mêmes, ceux qui s’oublient dans l’amour des autres. Il faut de tout pour faire un monde. Ce jour-là, des miracles eurent lieu : ceux qui étaient en froid s’étaient rabibochés, ceux qui se détestaient s’étaient parlé, ceux qui s’ignoraient avaient conversé sur la mort, ceux qui s’étaient perdus de vue s’étaient retrouvés.
Tous te pleuraient, ne se faisaient pas à l’idée que tu sois parti à jamais.
Tout à la fois, ils s’embrassaient, partageaient leur peine, évoquaient ton parcours prodigieux, devisaient sur la futilité de la vie, avouaient leur faiblesse devant la mort, s’émerveillaient devant ta nature prodigieuse, reconnaissaient ta bonté, louaient tes accomplissements.
Par un miracle dont tu détenais le secret, tu les avais accordés dans leur affection pour toi autour d’une réalité qu’ils reconnurent plus ou moins ouvertement : dans ce monde les différends entre humains sont puérils, leurs antagonismes insignifiants, leurs projets éphémères, leurs vies un mirage qui dure ce que dure un clin d’œil. J’ai cru déceler dans les yeux de quelques-uns comme un regret du temps perdu à s’entredéchirer… à ne pas s’aimer… 
Hélas, des vérités évidentes ce jour-là, vite oubliées le lendemain !
Tout compte fait, le monde est toujours le même, il continue à tourner de la même manière, ses habitants ne sont pas prêts de changer ! Je peux retourner à ma retraite dans mon coin reculé.
*             *             *
L’atmosphère du salon devenait pesante. Avide de retrouver ma solitude, je me dirigeai vers la sortie. Près de la porte, j’aperçus D. Un proche que la vie n’a pas trop gâté. Discret, on remarque à peine sa présence. Timide, il a toujours vécu dans l’ombre des siens. Il se hasarde rarement sous les lumières des salons et fraye peu avec le « beau monde ». Fidèle à son habitude, il était resté à l’écart, près de la sortie. Il en va ainsi des gens de condition modeste.
Les yeux rouges, la mine défaite, il se jeta dans mes bras dès qu’il me reconnut et donna libre cours à ses larmes. Nous nous réconfortâmes comme nous pûmes puis, pour se soulager, il me fit part des bienfaits dont tu le couvrais, la pension mensuelle que tu lui envoyais, l’appui que tu lui apportais pour élever ses enfants. Hamdi était ma famille, mon frère, mon confident, m’avait-il dit. Lui disparu, j’ai tout perdu. Je ne m’en remettrai jamais.
Aux larmes que je versais pour toi, s’étaient ajoutées celles provoquées par le récit de D. Je le quittai, le cœur brisé, ému par ta bonté discrète envers les autres.
*             *             *
Je passai devant une des chambres loin du salon. L’endroit était calme et semblait désert. J’entrai, cherchant un peu de repos. C’est là qu’elle m’apparut… une silhouette menue, discrète, presque imperceptible. La tête penchée, elle pleurait, en silence. Elle releva la tête. Je la reconnus. C’était K., ta nounou. Elle fait partie de la famille. Nous avions grandi ensemble. Nous pleurâmes dans les bras l’un de l’autre. Inconsolable, elle me raconta tes attentions pour elle. Ce n’était pas pour m’étonner. Ce qui m’a étonné par contre c’est ta générosité assidue, régulière, profondément humaine.
Submergé par l’émotion, je continuai à déambuler dans les couloirs de la maison. Je tombai nez à nez sur R. Elle aussi avait besoin d’une épaule bienveillante pour se confier. Elle se jeta dans mes bras, pleura à chaudes larmes et partagea avec moi toute la sollicitude dont tu l’entourais, les sommes que tu lui envoyais, les bienfaits dont tu la comblais. R. était la domestique de cousins éloignés. Rien ne laissait deviner que tu puisses avoir avec elle des rapports de cette nature. Ton bon cœur te faisait chercher les petites gens, les êtres démunis, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, pour veiller sur eux, soulager leurs peines, leur apporter du réconfort.
*             *             *
Le soir, à l’heure du dîner, ils étaient venus. De loin. De l’autre bout du continent. De la mythique corne de l’Afrique. Le fils du Président de Djibouti, l’Ambassadeur et une demi-douzaine d’officiels de ce pays que tu avais conquis par ton travail, discrètement, mais résolument. Sur ordre du Président, ils étaient venus présenter les condoléances de tout un pays. Ils étaient venus pour leur appréciation de ta créativité, leur admiration de tes compétences, leur amitié, leur affection. Ils t’avaient confié une ville à construire, avec ses artères de circulation, ses quartiers d’habitation, ses bâtiments sociaux, ses édifices publics, ses zones commerciales, ses parcs, ses jardins, son réseau d’éclairage, son assainissement, ses aires de loisirs, son aéroport… !
Tu m’avais parlé de tes projets à Djibouti. Tu m’avais montré le film où, comme survolant dans un hélicoptère la ville que tu avais conçue, on découvre ta création magique. Je pensais que c’était un projet de plus parmi tes nombreuses réalisations à l’étranger. Ta discrétion, ta modestie et ta réserve ne m’ont pas permis de mesurer à quel point du comptais dans le cœur et l’esprit des djiboutiens.
Ce soir-là, ils étaient effondrés. Comme si la foudre leur était tombée sur la tête. Ému, le ministre de transports m’avait affirmé : « Hamdi Lamrini est un être que l’on rencontre une fois dans la vie, et qui vous marque à jamais ».
Au dîner, j’étais assis en face du fils du Président. Il était visiblement affecté. Je le surprenais de temps à autre, pris de sanglots discrets. Il portait aussitôt sa main au-dessus de ses yeux pour cacher ses larmes, dissimuler son désarroi.
Bien au-delà de nos frontières, tu étais reconnu pour ce que tu étais, un créateur, un bâtisseur, un homme d’engagement, un homme de cœur. Un seul pays ne pouvait suffire à ta créativité. Le monde était ton pays.
*             *             *
Avec le temps qui passe inexorablement, la douleur s’atténue, la peine s’apaise, la vie continue. Vendredi dernier, j’ai été me recueillir sur ta tombe, dans ce cimetière où reposent bien des proches disparus, ce cimetière où, chaque vendredi, tu allais fleurir la tombe de ton père et lire du Coran en sa mémoire. Une piété filiale que tu observais avec constance depuis son décès, un rituel assuré en ton absence par le fquih du cimetière, lorsque tu partais à l’étranger pour tes nombreuses affaires. Ce dernier n’avait pas tari de mots sur ta bonté et ta générosité, ni de prières à ta mémoire.
Son témoignage n’est pas unique. Les domestiques, tes employés, tes collaborateurs, les petites gens, de simples connaissances, tous louent unanimement tes bienfaits. Aujourd’hui, nombreux se sentent orphelins….
*             *             *
Hamdi mon enfant. Tu as laissé derrière toi une famille éplorée, des proches dévastés. Tous, ta famille, tes proches, ceux qui t’ont aimé, ceux qui ont travaillé avec toi, ceux qui t’ont côtoyé, ceux qui t’ont connu, ceux que tu as comblés de tes attentions, ceux auxquels tu as souri, ceux pour qui tu as eu une bonne parole, ceux que tu as aidés lors des moments durs, ceux que tu soutenais en silence… tous n’arrivent pas à t’oublier… tous continuent à prier pour le repos de ton âme…. à chaque instant de la journée… au creux de la nuit.
Mais la vie continue, et tous essaient d’apprendre à vivre sans toi.
Tous…. sauf une personne… Une personne n’arrive pas à se relever du coup du sort qui t’a arraché à son amour. Une personne se consume dans une douleur infinie. Une personne pour qui la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Comme si elle voulait te rejoindre. Là où tu es. Une personne pour qui tu as compté plus que tout, et qui a compté plus que tout pour toi. Ta mère. Elle n’arrive plus à vivre sans toi, sans la relation fusionnelle qui vous liait. Puisse le Tout-Puissant lui donner la force de surmonter cette terrible épreuve, s’apaiser et retrouver la sérénité.
*             *             *
Le dernier soir que nous avions passé ensemble, chez toi près de l’océan à Bouznika, la température avait subitement fraîchi. Tu m’avais vu frissonner sous mon tee-shirt au moment où je m’apprêtais à partir. Tu étais vite retourné à la maison et m’avais ramené un pull-over. Tiens Tonton, tu m’avais dit, Papa le portait quand il venait chez moi. Garde-le Tonton et surtout ne prends pas froid. Dieu que tu étais prévenant mon cher enfant, la main toujours sur le cœur. Tu m’avais offert un bien qui appartenait à mon frère, un être que tu vénérais intensément, que j’aimais profondément. Depuis, comme un objet fétiche, il est le lien invisible qui me relie à ta mémoire, qui m’apaise, qui me donne le sentiment que tu n’as jamais quitté ce monde.
*             *             *
Hamdi, mon neveu, mon enfant. Dans cette bourgade de Bouznika où je me suis retiré, et où, quelques jours avant que tu nous quittes, nous avions passé deux week-ends de rêve, je te vois partout, je marche dans tes pas, je reconnais tes traces, j’hume l’air que tu respirais, je nage dans les eaux de la mer qui t’accueillait, je déambule dans les lieux que tu as fréquentés. Tu es avec moi, chaque minute, chaque jour, tout le temps. Je ne peux t’oublier.
Voilà mon cher enfant ce que je voulais partager avec toi depuis ton départ.
Cette conversation post-mortem est l’attache qui continue à nous lier. Un lien invisible, impérissable… jusqu’à nos retrouvailles dans l’au-delà.
Je t’aime Hamdi. Je t’aime mon enfant.


Rida Lamrini - 04 novembre 2017


03 septembre 2017

Hamdi, lumière des cœurs


Ta venue au monde avait éclairé le foyer parental d’une lumière qui ne s’était plus éteinte. 
Tu avais égayé le cocon familial, rayonné sur ton entourage, illuminé les cœurs. 
Toute ta vie, tu avais répandu le bonheur autour de toi, n’avais de cesse de voir le rire et la joie sur le visage des autres.
Tu aimais, et on t’aimait. Tu aimais ton épouse, ta compagne de vie, l’âme de ton foyer.  Elle t’a donné de beaux enfants que tu vénérais par-dessus tout, au-delà de ce qui est attendu d’un père. Tu aimais tes frères, comme si tu étais leur père. Tu aimais tes parents, ils étaient le souffle de ta vie.
Tu vivais pour les tiens, et pour ceux qui avaient eu la chance de croiser ton chemin.
Par ta gentillesse, ton humilité, ton amabilité, tu gagnais les cœurs.
Tu aimais la bonne histoire, celle qui déride, qui touche l’âme, qui enchante l’esprit. Tu aimais le bon mot, le mot fin, le mot intelligent, le mot esthétique.
Pour toi, rien n’était impossible. Avec ton incroyable énergie et ton inusable persévérance, dans ta terre natale et bien au-delà, tu avais remué des montagnes, bâti des monuments, créé des œuvres, érigé des villes.
Pour ton imagination fertile, pour ton goût audacieux, pour tes réalisations prodigieuses, les puissants de ce monde avaient recherché ta compagnie, couru après ta présence.  
Tu servais de modèle, de guide à ceux qui te côtoyaient, œuvraient avec toi, cheminaient avec toi.
Indéboulonnable comme un bulldozer, résolu tel un combattant, rien ne te déviait des objectifs que tu t’étais fixés, rendant du coup inappropriés l’entêtement et l’obstination que l’on te prêtait, laissant place à l’admiration et l’appréciation aussi bien chez tes proches que chez tes détracteurs. Quand bien d’autres avaient fini par s’épuiser à la tâche, tu continuais à abattre un incommensurable travail, comme mû par d’intenses charges électriques, à l’inépuisable potentiel.
Cela ne te valait pas forcément des amitiés ou des sympathies. La réussite et une forte personnalité ne garantissent pas d’être accepté par tous. Tes succès, fruits de tes convictions, mais également de tes antagonismes, contrastaient souvent chez d’autres avec l’irrésolution ou l’incapacité à entreprendre avec la même audace.
Fougueux, tu t’enflammais vite. Conciliant, tes éruptions s’éteignaient aussitôt. Fier, tu ne voulais devoir rien à personne, n’attendais rien de personne. Cela te valait moult inimités, mais tu n’en avais cure. Tu étais « WYSIWYG », sur ton visage on pouvait lire tes sentiments, de façon transparente.
Avec ton bouillonnante énergie, ton enthousiaste opiniâtreté, tu étais plein de vie. Tu étais la vie. Tu étais tellement vivant, que l’on ne pouvait t’imaginer autrement.
Pourtant, lors de ce fatidique 30 août 2017, il avait fallu se résoudre à l’impensable, à l’inimaginable, à l’inconcevable, à l’invraisemblable. Il avait fallu admettre que tu ne serais plus là pour répandre le bonheur. Tu ne serais plus là pour continuer ton œuvre de bâtisseur sans frontières. Tu ne serais plus là pour tes enfants, pour les tiens, pour ceux qui t’ont aimé.
Ce jour-là, dans une rue de Rome, par un matin calme, alors qu’enfin tu avais mis temporairement ta vie trépidante en pause, pour passer un moment avec tes deux enfants que tu adorais par-dessus tout, la Providence a décidé de t’enlever aux tiens et t’emmener vers Elle. Qu’elle ait ton âme en sa sainte miséricorde.
Deux semaines auparavant, au bord du sublime océan Atlantique, j’avais passé un week-end de rêve avec toi.  Je ne pouvais imaginer que c’étaient des adieux. Les chemins du Seigneur sont impénétrables.
Mais pourquoi utiliser le passé pour parler de toi Hamdi. Tu n’es pas parti. Tu ne peux pas partir. Tu es de la trempe de ceux qui marquent leurs contemporains, impactent leur temps, inscrivent leur nom en lettres indélébiles dans le panthéon de l’Histoire.
Tu es toujours vivant. Ta lumière continue à illuminer ceux qui t’ont aimé, à réchauffer les âmes qu’elle a pénétrées.
Tu continues à vivre dans nos cœurs. Tu resteras une lumière pour nos âmes.

Rida Lamrini - 03 septembre 2017






22 février 2017

Les Puissants de Casablanca - Le film

Les Puissants de Casablanca - Le Film

Après son essai « Le Maroc de nos enfants », Rida Lamrini nous livre dans ce roman l’univers casablancais étrangement familier des affaires. C’est aussi une période que l’on n’est pas près d’oublier, celle de la campagne d’assainissement, où les cartes avaient été brouillées, au point que des mondes qui ne devaient jamais se rencontrer ont été mis en contact, parfois très brutalement.
Observateur des mœurs sociales, l’auteur nous fait vivre une intrigue policière, prétexte à des portraits emblématiques.
Casablanca l'industrielle, la commerçante. Casablanca des petits métiers et de la grande finance. Ce sont des hommes et des femmes qui se croisent, et se heurtent avant de retourner chacun dans son monde, chacun dans ses codes, jusqu'au jour où une jeune fille disparaît.
Le destin de cette jeune fille, comme celui de sa famille, fait pénétrer le lecteur dans un monde parallèle au précédent, celui des petites gens qui survivent en marge de l'explosion économique de Casablanca. Le cadavre d'une femme est découvert dans un de ces beaux domaines, comme aime à en acquérir la grande bourgeoisie d'affaires marocaine. C'est un autre monde parallèle au précédent. Ils se sont croisés un jour, dans la recherche de l'argent et du plaisir facile. Les conséquences en sont dramatiques.
Autre univers, celui des jeunes entrepreneurs qui tentent d'imposer de nouvelles valeurs, de méthodes de gestion. Ils tiennent le haut du pavé intellectuel mais essuient de sérieux déboires dans leurs affaires parce qu’ils ne savent pas naviguer dans les règlements de comptes occultes qui agitent la société. En face de ces mondes et monde elle-même, la police est paradoxalement toute puissante et impuissante.
Le choc de ces univers modernes et traditionnels, où se côtoient riches et pauvres, dominants et dominés, est la toile de fond de l'action. Chacun a ses lois, lesquelles ne sont pas forcément la Loi…

Au delà des intrigues, le roman est une peinture sociale du Maroc contemporain, et une peinture qui bouge en même temps que bouge Casablanca.

Pour voir le film ; https://www.youtube.com/watch?v=tN5fa05IMoQ